Qu’est ce que le deuil ?

Le deuil est «la réaction à la perte d’une personne aimée comme une dépression profondément douloureuse, une suspension de l’intérêt pour le monde extérieur, la perte de la capacité d’aimer, l’inhibition de toute activité.»

FREUD , Deuil et mélancolie , 1915.


Qu’est ce que le deuil ?

Le deuil, qu’est ce ?

Sophie Rocco
Qu’est ce que le deuil ?Le deuil désigne à la fois le fait de perdre un être cher et la réaction à cette perte. Cette réaction se caractérise par un affect douloureux, une suspension d’intérêt pour l’extérieur, une inhibition.
C’est Freud, le premier, qui a tenté de définir la mélancolie en la distinguant du deuil dans son célèbre texte «Deuil et Mélancolie» (1915). Il définit le deuil comme « une réaction à la perte d’une personne aimée ou d’une abstraction mise a la place, la patrie la liberté, un idéal». Il s’interroge sur la douleur du deuil et en conçoit la notion de travail de deuil déclenché quand l’épreuve de la réalité montre au sujet que la personne aimée n’existe plus et édicte l’exigence de retirer toute sa libido des liens qui la retiennent à l’objet ».

Désinvestir cette libido, ce qui métaphoriquement pourrait correspondre à tenter de couper les différents fils qui lient à la personne défunte, permet de ramener la libido au moi, c'est-à-dire ramener ses investissements affectifs sur un plan plus narcissique, afin de pouvoir investir un autre objet, pouvoir aimer à nouveau. Ce processus est long, et dans un premier temps l’objet est surinvesti, c'est-à-dire que l’on pense, on ne voit qu’à travers la pensée de l’être disparu : c'est une phase tout à fait normale qui appartient à ce processus psychique intime.

Selon Michel Hanus, psychologue du deuil, «Tout investissement objectal est aussi en partie narcissique». En effet, une part de soi est projetée dans la personne que l'on aime. Ainsi la perte de l’objet, la personne aimée, est aussi une perte narcissique, c'est-à-dire qu’un éclat de soi se perd en même temps que la personne meurt. Plus personne au monde ne nous regardera comme cette personne nous a singulièrement aimé, regardé parce que c'est elle, parce que c'est moi.Une relation subjective et unique existait. C’est finalement le narcissisme qui crie sa douleur, sa révolte, son agonie.

 

Le deuil originaire, modèle des deuils à venir

Le deuil originaire, modèle des deuils à venir

Sophie Rocco
 Le deuil originaire, modèle des deuils à venirTout deuil est une crise, et toute crise est un deuil car «toute espèce de changement présage et préfigure la mort».

La vie est faite de deuils : deuil du milieu intra-utérin, deuil du sein de la mère,deuil de l'enfance… Mélanie Klein psychanalyste d’enfants, développait ces processus d’identification du deuil en décrivant les phases du développement normal chez le tout-petit. Une de ces phases est la position dépressive, moment où le bébé entame un deuil précoce, celui de la symbiose maternelle. et où se déploie une problématique de séparation,sera réactivée lors de chaque expérience de deuil.

Qu’est ce que ce deuil inaugural ? C’est le deuil que le bébé, l’enfant, fait de sa toute-puissance infantile (il a faim et le sein arrive miraculeusement à ses lèvres, comme si lui même avait pu créer cela; c'est faire le deuil qu’on ne peut faire les choses que par soi-même et qu’on dépend finalement d’un autre extérieur (dès le milieu intra utérin d'ailleurs) à nous  et distinct de nous. C’est la sortie de ce deuil qui conduit à la découverte de l’existence de l’Autre.

Si ce deuil n’offre pas d’immunité contre les deuils à venir, selon Racamier, il offre des conditions passables. C’est la traversée de ce deuil premier qui détermine la capacité d’effectuer les grands ou les petits deuils de son existence. Mais que ce deuil originaire ne soit pas fait, il frappe alors de plein fouet le sujet, l'amenant parfois à vivre une possible  décompensation.

Vivre son Deuil

Vivre son Deuil

Sophie Rocco
Vivre son DeuilUne disparition invisible Vivre son deuil, car vivre ce temps singulier est un processus psychique complexe, qui relève encore aujourd’hui du tabou. Aucun signe social ne vient attester cette perte aux yeux du monde. Et pourtant un monde semble s'écrouler. Bien sûr il y a un encart dans la presse, et la cérémonie funèbre. Mais ensuite, quand vient vraiment le temps de se confronter à la perte de celui ou celle qu’on aimait, rien ne vient plus attester en société de l’état de profonde douleur dans lequel se trouve l’endeuillé. Cela ne fait qu’amplifier le désarroi, l’angoisse, la culpabilité, la douleur de celle ou celui qui vit un deuil. Personne ne distingue l’endeuillé si ce n’est lorsque son chagrin incoercible en public attire les regards rappelant à chacun que la peine existe. Ce détresse s’accroît quand dans la famille, avec les amis, sur son lieu de travail, le sourire est de mise alors que tous les drapeaux intimes sont en berne en soi.

Comment se dire, comment dire sa peine, afficher sa colère, faire part de son incrédulité face à ce décès impensable alors que l’autre, l’ami, la sœur, le collègue, le parent redoute d’aborder le sujet tabou du mort, alors que l’on a envie de parler de l’être aimé toute la journée, de l’appeler sur son portable pour entendre encore et encore sa voix ? Socialement, il faut faire montre de sa force morale dans une sorte de «toute-puissance surmoïque», un héroïsme dont la société est friande. Et surtout ne pas flancher, exhiber cette souffrance dont l’autre ne sait finalement que faire, et qui très souvent l’angoisse. Car comment se sentir compris si l’autre n’a pas lui-même vécu cette expérience ? Comment avoir envie de s’épancher quand les questions posées sont si loin des préoccupations de celui qui survit à l’être aimé ?

Traverser un deuil

Vivre son deuil est un état psychologique qui mobilise beaucoup de ressources psychiques. Ainsi la personne endeuillée semble distraite, moins à l’écoute de la vie extérieure, moins concentrée, moins concernée, absente aux autres, elle oublie. Elle est en effet dans un repli narcissique exigé par cette perte. Sans compter la vie onirique qui ne cesse, si elle existe et que l’insomnie ne prend pas le pas, de lever et relever un coin du voile, mettant à jour avec force parfois l’angoisse inconsciente que cause cette mort.

Après les condoléances et la présence des proches, vient le silence et l’absence de l’être aimé. Puis la lourdeur des tâches administratives «pollue» ce moment ou on voudrait se retrouver avec soi même et pleurer l’être perdu. L’investissement mis dans la personne aimé revient vers soi, et l’émotion surgit. C’est le moment ou la recherche de l’être aimé commence : dans l’odeur d’un de ces vêtement, on hallucine, on fait un pèlerinage dans les endroits autrefois vus ensemble on s’identifie au mort ou on agit comme il ou elle l’aurait fait.

Le deuil se vit par étapes qui ne sont pas séparables les une des autres, qui comme le ressac de la mer, fait se chevaucher les vagues de douleur dans une alternance de période d’allègement, pour finalement se superposer. La mort de l’autre qu’on aime réclame comme le souligne FREUD un réaménagement psychique significatif intense puisque qu’il consiste à «retirer toute sa libido des liens qui la retienne» à la personne chère disparue. Ces investissements mis dans de l’être aimé doivent revenir vers le vivant, et une intense quantité d’énergie dont l’endeuillé ne sait que faire surgit. Il s’agirait de défaire progressivement tous les liens qui unissaient le vivant à celui qui n’est plus. Certains attachements semblent indéfectibles. ..parce qu’ils remémorent d’autres liens anciens qui n’ont pas pu trouver une issue favorable en terme de séparation. C’ est ce que J. ALLOUCHE nomme la perte sèche.

Dans presque toutes les circonstances – si ce n’est lorsque les pertes corporelles et psychiques étaient déjà très avancées comme dans le cas de la maladie d’Alzheimer en phase ultime par exemple - l’annonce du décès crée une véritable sidération. Qu’elle soit attendue, presque salvatrice tant la souffrance de la personne aimée est intense en Soins Palliatifs par exemple, à fortiori, quand elle n’est pas attendue, elle crée une sorte de paralysie psychique, une stupéfaction qui s’entend sous la forme d’une interlocution «ce n’est pas possible», une suspension temporaire des affects voire des réactions corporelles.

Chronique d’une mort annoncée ou accident brutal : question de temporalité

Perdre un être cher est un arrachement en soi. Le moment de la séparation actée n’est pourtant pas le même en fonction des circonstances du décès. En effet, perdre «peu à peu» une personne chère, atteinte d’une maladie incurable diffère d’une annonce de mort brutale, où, si je puis dire, la mort est tout sauf attendue : l’annonce est forcément brutale, le traumatisme probable.

C’est bien la distinction que l’on peut observer entre une annonce d’une mort qui se profile plus nettement, faite par un médecin à l’hôpital, en clinique ou en Soins palliatifs alors que la personne a fait des examens ou sort d’un traitement médicamenteux, qui est donc alertée sur son état ; et celle d’une annonce de mort brutale (fausse couche, accident, suicide).

En Soins Palliatifs, la mort qui se vit au jour le jour avec l’idée que le corps de la personne malade cède peu à peu, perdant progressivement ses fonctions vitales pour peu à peu s’éteindre : il s’agit là de pertes successives que la personne malade ressent, et auxquelles l’entourage assiste, impuissant mais qui prépare à pas feutrés le décès. Bien sûr après une longue période d’accompagnement, très éprouvante le processus de perte est déjà en cours, on revisionne psychiquement les derniers temps de vie de l’être décédé, comme pour capturer ces moments de vie partagés et enfuis à jamais.

Ce temps suspendu qui appartient aux premiers temps du deuil, va permettre d’intégrer cette réalité : la perte de l’être cher. Ainsi on parle au présent de la personne disparue ce qui s’assimile à un déni. Ou bien la peine semble ne pas être au rdv et au lieu d’éprouver des émotions comme le chagrin, une indifférence voire une froideur intérieure s’installe, comme un gel des affects qui n’est qu’un mécanisme de défense à l’action, une mise à distance nécessaire et salvatrice sur le moment. A moins que sur un mode anti dépressif une frénésie de vie absorbe d’endeuillé qui sur un mode «maniaque» multiplie les voyages, l’activité professionnelle ou associative. Mais le rappel à la réalité sera d’autant plus rude que l’envolée aura été conséquente. Parfois une mise en danger sous forme d’actes inconséquents peut venir dire la souffrance de celui qui vit un deuil : conduite dangereuse, dépenses inconséquentes..).

Il n’est pas aisé de sortir du déni, surtout quand on ne peut voir le mort (lors d’une disparition, alors que la personne est éloignée géographiquement ou que le corps soit tellement abîmé qu’il n’est pas présentable). Pourtant voir le corps mort est capital pour pouvoir accepter cette réalité. Parfois on ne souhaite pas aller aux obsèques ou à la mise en bière, et puis le regret de ne pas avoir vu taraude.

Une place certaine de soi à l’autre : un conjoint, un enfant, un parent

En cours de création

Suivi de deuil

Suivi de deuil individuel

"Fantôme" un tableau de Sophie Rocco
Suivi de deuil individuel«Le terrible avec les morts, c'est leurs gestes de vie dans notre mémoire. Car alors ils vivent atrocement, et nous n'y comprenons plus rien.» Albert Cohen, le livre de ma mère.

Forte de mon expérience en Soins Palliatifs, je reçois, pour des suivis de deuil individuels, les personnes endeuillées. Selon la subjectivité de chacuns, en fonction de la particularité des circonstances dues au décès (maladie grave, accident, suicide) mais aussi en fonction de la nature des liens qui unissaient le sujet et son proche, le suivi se déroulera sur une période allant de quelques semaines à quelques mois.
Dans ce moment très particulier qui suit le décès de l’être cher, l’inconscient est plus que jamais à fleur de peau. Ce moment fort permet, à mon sens, un détissage de certains nœuds actuels et ancestraux. La question du transgénérationnel est alors au cœur de mon écoute clinique.