Le sens des rituels

Le deuil est «la réaction à la perte d’une personne aimée comme une dépression profondément douloureuse, une suspension de l’intérêt pour le monde extérieur, la perte de la capacité d’aimer, l’inhibition de toute activité.»

FREUD , Deuil et mélancolie , 1915.


Le sens des rituels

Le sens des rituels

Sophie Rocco
Qu’est ce que le deuil ?«Toute société se voudrait immortelle et que ce qu’on appelle culture n’est rien d’autres qu’un ensemble organisé de croyances et de rites afin de lutter contre le pouvoir dissolvant de la mort individuelle et collective» Louis Vincent Thomas, sociologue.

Le recul des religions a généré un besoin rituel plus fort.
La science a pris le relais du vide laissé par la religion, poursuivant le rêve fou de non seulement nous soigner mais aussi pour nous guérir...du mourir ?

La mort est plus que jamais taboue : qui dit tabou, dit qu'on tait la mort dans notre société, car elle pourrait fantasmatiquement nous 'contaminer', devenir réalité, nous toucher,comme le personnage de Voldemort dans Harry Potter. En effet, avant le deuil était plus visible : du corps du défunt veillé à la maison, à  l'exposition du corps à la vue de tous. Après le décès d'un proche, on signifiait avec évidence la perte subie par des rituels évidents, comme un brassard noir porté au bras, être de noir vêtu pendant une année.

Qui sait aujourd'hui reconnaître le sens des larmes d'une personne qui pleure dans le métro suite à un décès, ou le chagrin rentré de celui qui seulement 3 jours après un décès retourne à son travail ? 

Si l’annonce ne se fait plus si solennellement, l’être humain continue à mourir. Il continue à souffrir de la perte de l’être aimé. Mais comment oser aujourd'hui montrer sa peine dans une société, où la science, dans un rêve inouï d'immortalité, a été capable de repousser les limites même de la vie ? Comme le propose E. Hirsch, «en acquérant la capacité d'engendrer la vie et la survie en situation limite, nous engageons radicalement, devant l'humanité, la responsabilité et la dignité des êtres que nous sommes». Malgré toutes les avancées de la science, si la mort a pu être reculée, elle ne peut être évitée : elle est, en effet, notre seule certitude commune.

Comment ritualiser la mort ? Quels rites participent à notre insu au mourir ?

Le sens des rites mortuaires

«L’homme compétent en ritualité est conscient de sa place et souvent aide à formaliser les désirs des endeuillés plus que l’aridité technique». Louis Vincent Thomas, sociologue.

Si le Concile de Trente (16ème siècle) et concile Vatican 2 (1962-65) introduit la rupture de l’ère de la culpabilité et de la pénitence, plus que jamais l’humain a besoin,comme aux temps de sa préhistoire, de ritualiser la mort de son proche.

Quel est le sens de ses rites dont la cérémonie funèbre fait partie ? La perte rend fragile et la régression psychique utilise de préférence la pensée magique comme le jeune enfant qui se constitue un stock d'images intérieures , de scénarios dont il est le metteur en scène, pour maîtriser la peur de perdre sa maman, par exemple. Plus la mort est lointaine de nous, plus le mort est impalpable, plus son corps n'est pas localisable , identifiable, plus on a recours à ce type de mécanisme psychique qu'est la pensée magique. Ainsi perdre un être cher dans une tour de New York le 11 septembre 2001 sans avoir retrouvé son corps, savoir son fils mort à la guerre sans jamais avoir de preuve tangible ou le récit d'un témoin qui aurait assisté à sa mort, perdre un proche dans un crash ou lors d'un naufrage sont autant de conditions pouvant faire le lit à un deuil traumatique : le corps absent , la ritualisation passant par les rites d'oblation du corps, par exemple, ne sont plus possibles et le fantasme de savoir l'autre aimé vivant prend parfois le pas sur la «réalité».

Les rituels mortuaires ont un fort impact psychologique et ne sauraient disparaitre : permettant un dire, un dernier adieu, mais aussi de situer un lieu physique où le proche à jamais repose, ils permettent de favoriser le travail de deuil. Bien ritualiser le décès d'un être cher est essentiel et participe au processus de deuil. De la veillée funèbre qui n'existe presque plus, au corps qu'on peut voir une dernière fois lors de la mise en bière, c'est dans un premier temps prendre conscience de façon intime et visible, dans un «principe de réalité», de la mort physique de l'être cher.

Les faires-part de deuil et l'annonce du décès, s'ils sont éprouvants car il suppose d'inscrire cette réalité de soi à soi, de soi à l'autre, de recevoir les condoléances, et de réaliser la perte de l'être aimé, participent également à inscrire le nouveau statut du défunt .Le moment d'adieu, mais aussi d'hommage au disparu à travers l'enterrement ou de la crémation, est également fort en sens. L'endeuillé a besoin de significations nouvelles à la mort. Le silence lors des sermons est nécessaire à la fantasmatisation, propice au souvenir et au vagabondage : cela permet l'expression de la souffrance et des émotions enfouies. Dans certaines cultures, les démonstrateurs d'émotions (pleureuses) ont apporté la garantie de la normalité de la souffrance alors qu'aujourd'hui la tendance est à masquer sa peine ou ses pleurs, comme s'il était anormal d'être triste, comme si cela dérangeait ou effrayait les vivants.

Si la cérémonie funèbre est un moment partagé en collectivité, c'est aussi rendre un dernier hommage social à l'être disparu. Les mots, les images, les paroles, les échanges mais aussi les présences , la personnalisation de ce moment d'adieu  par les textes choisis, les musiques, les objets, les récits sont précieux car ce moment restera un souvenir clé dans l'esprit et le coeur de ceux qui y ont participé. C'est pouvoir parler de l'être aimé et l'honorer une dernière fois ensemble. Ces moments, ses actes rituels et réels permettent de limiter les conséquences préjudiciables comme le deuil pathologique, la dépression chronique, la décompensation psychiatrique, la maladie et les accidents (actes manqués suicidaires).

Combien de temps dure le deuil ?

Combien de temps dure le deuil ?

Le scribe, un tableau de Michel Izorche
Le scribe, un tableau de Michel Izorche«Le deuil est un processsus. L'idée de "faire son deuil" doit à mon sens, être écartée de nos consciences. On ne fait jamais le deuil total d'une personne qu'on a aimée. La douleur s'apaise, le temps érode la roche de cette souffrance mais il y a , comme le souligne Allouche "une perte sèche" inhérente à la perte d'un individu unique qui a foulé cette terre. La temporalité est subjective pour chacun sachant, par exemple, que la façon dont le proche disparait va peser son poids dans la façon de vivre ce deuil.»

Si les 2 , 3 premiers mois peuvent être difficiles, la première année et la date anniversaire de la mort du proche marque une étape essentielle. Dans le processus de deuil, Elisabeth Kübler Ross (Medecin et Pionnière du deuil) a dénombré 5 phases qui peuvent aider à comprendre les mécanismes qui se jouent dans ce moment particulier.

A mon sens, le deuil comme dès l'annonce de pronoctic létal (de mort, plus de traitements curatifs possibles) ou dès l'annonce du décès lorsque celui est brutal et inattendu. En effet, mon expérience en soins palliatifs mais aussi en suivi de deuil m'a amenée à constater que le moment de l'annonce est le moment clé, un moment inaugural d'une étape du deuil.

Lorsque la mort est brutale et inattendue (accident événementiel ou somatique, suicide, meurtre) , ces phases peuvent en effet s'enclencher à l'annonce du décès.Dans le cas d'une maladie grave, où la rémission n'est pas possible , moment où l'annonce du diagnostic médical est sans appel, le patient , mais également les proches, la famille, le conjoint, l'ami, le parent, l'enfant entre dans le «deuil», un processus normal de la vie, qui est la prise de conscience de d'une mort à brève échéance. Elle entraîne, chez le patient par exemple, une transformation psychologique décrite en cinq étapes par le Docteur Elisabeth Kübler-Ross dans son livre de 1969 «On death and dying» :

- Le déni : la personne confrontée à sa propre perte, refuse d'abord la réalité : elle est en état de choc, incapable d'admettre le caractère incurable de sa maladie et d'intégrer l'hypothèse de sa propre mort. Ce déni va permettre d'apprivoiser la menace de mort.

- La colère : le malade est en proie à des sentiments d'irritations contre ce qui lui arrive et se montre hostile et agressif envers les personnes qui l'entourent, familles ou soignants. Ce comportement traduit l'angoisse qui l'habite à la pensée de mourir.

- Le marchandage : cette étape correspond à une demande de répit face au temps qui reste à vivre. La personne se donne des échéances et cherche des raisons pour repousser l'inévitable.

- La dépression : le patient prend conscience de l'inéluctabilité de sa propre mort et de la perte que représente le deuil de sa propre vie.

- L'acceptation : c'est accepter que la mort fait partie intégrante de la vie et qu'elle en est son prolongement. La mort est inhérente à la vie.

Ces phases peuvent être très condensées dans le temps. Elles peuvent également, comme le ressac de la mer, alterner entre 2 phases (colère/marchandage - marchandage/colère). Chaque sujet est particulier, unique. Néanmoins le mérite de cette description quelque peu rationnelle, est de pouvoir, je crois, rendre plus lisibles, des attitudes qui dépassent le patient, le proche, le soignant , d'identifier et de relativiser nos propres réactions.